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Des logiciels libres pour des citoyens libres

dimanche 6 avril 2008 par Pierre Bochner

Les logiciels libres, le modèle et le mouvement qu’ils ont initiés, constituent un véritable projet pour une société démocratique dont les citoyens seraient les acteurs, les créateurs et les détenteurs de leur propre culture et non pas des consommateurs.

Historique

C’est un informaticien américain, Richard Stallman, qui est à l’origine de ce que l’on appelle aujourd’hui les logiciels libres. Au début des années 70, la plupart des logiciels étaient encore libres de droits. Les programmeurs pouvaient coopérer entre eux. Dix ans plus tard, presque tous les logiciels étaient devenus "propriétaires". Les logiciels dits propriétaires sont des logiciels qu’on ne peut ni reproduire, ni distribuer, et dont le code reste secret. Word, Exell, Acrobat, internet Explorer, la grande majorité des logiciels disponibles sous Windows et Windows lui-même sont propriétaires.

Or, les technologies de l’information et de la communication sont des enjeux majeurs du développement.
Richard Stallman, en désaccord avec cette main-mise sur le savoir qui était en train de s’opérer, décide en 1983, de développer un système d’exploitation informatique complet libre, nommé GNU.
Pour éviter qu’une entreprise ne l’accapare à son seul profit, une licence GNU spécifique est inventée qui le protège.
En termes simples, lorsque vous installez un logiciel propriétaire (Microsoft) sur votre ordinateur, vous devez cliquer un bouton « J’accepte les conditions ». En règle générale, outre l’avoir payé, vous acceptez que vous ne pouvez ni le recopier, ni le donner, ni le prêter, ni l’étudier, ni le modifier..
Avec un logiciel libre, vous devez également accepter des conditions : vous pouvez le copier, le donner à qui vous voulez, le modifier pour l’adapter à ce dont vous avez besoin, à la seule conditions que le logiciel reste libre, disponible pour la communauté.

Au début, Richard Stallman est traité de dingue, mais bien vite des centaines, puis avec internet, fin des années 90, des milliers d’informaticiens adoptent le modèle collaboratif du logiciel libre et se mettent à partager leurs améliorations et à compléter le système que Stallman avait initié.

Aujourd’hui

Aujourd’hui, il existe des dizaines de milliers de logiciels libres et des centaines de distributions de GNU/Linux, son système d’exploitation entièrement libre, et ce, pour tous les usages. Tout est téléchargeable gratuitement sur internet. Il y a des millions d’utilisateurs quotidiens.

Même si il est parfois encore un peu plus compliqué (quoique de moins en moins), il est sans doute le meilleur et le plus complet des trois systèmes d’exploitation pour grand public disponibles (Windows, MacOS et Linux). Il est le plus stable, le plus sécurisé, le plus rapide, et surtout, il est à vous. On ne peut pas vous l’enlever, lui faire doubler son prix du jour au lendemain, ou arrêter de le développer parce qu’on préfère vous faire acheter un autre logiciel plus cher.

A contre courant de la pensée unique du modèle ultra-libéral, les logiciels libres ont démontré, par la pratique, qu’un modèle collaboratif basé sur le partage est plus performant que l’une des plus grande et riche société du monde. En effet, Microsoft peut engager des milliers des meilleurs informaticiens de la planète, rien ne pourra produire un meilleur logiciel que des millions d’utilisateurs qui partagent leurs améliorations, motivés par un outil qui est le leur comme Linux. Il n’y a d’ailleurs pas que des programmeurs qui participent à la communauté du libre. Il y a, par exemple, beaucoup d’utilisateurs qui contribuent en proposant des traductions de logiciels ou des manuels pour utilisateurs.

Voilà pourquoi je pense que ces logiciels, le modèle et le mouvement qu’ils ont initiés est exemplaire et constitue un véritable projet pour une société démocratique. Une société dont les citoyens seraient les acteurs, les créateurs et les détenteurs de leur propre culture et pas seulement des consommateurs.

Avant tout une question éthique, un choix de société

Le logiciel libre, c’est « Le savoir, la connaissance sont des biens collectifs, chaque nouvelle invention est utilisable et améliorable par tous au service du bien commun ».
Le logiciel pr(ivateur)opriétaire, c’est « Le savoir est un bien privé comme un autre, chaque nouvelle invention est copyrightée afin que personne ne puisse l’utiliser (ni même l’améliorer) sans payer, et ce, au service d’intérêts particuliers ».

La question de la gratuité est en réalité secondaire. C’est avant tout la question de la démocratisation du savoir, de la culture et de ses accès qui est au coeur du problème.
La nuance est de taille car il faut bien comprendre que la philosophie du libre n’est pas, comme on pourrait le croire, « Personne ne doit gagner d’argent, tout doit être gratuit ».
La philosophie du libre est qu’on ne devrait pas pouvoir "déposer" ou breveter des idées, des concepts. Les idées, le savoir, les inventions devraient pouvoir être accessibles à tous. Un tel modèle de partage des connaissances serait profitable au bien commun, puisque l’ensemble de la société bénéficierait de chaque invention et de ses améliorations.
Par contre, le système des licences, des copyrights, des brevets n’est pas profitable au bien commun mais aux intérêts de grandes sociétés qui s’accaparent le savoir, déposent, le plus souvent des idées qu’elles n’ont même pas inventées, à coup de millions de dollars payés à des cabinets d’avocats spécialisés dans les questions sur la propriété intellectuelle [1].

Repenser la propriété intellectuelle au service de toute la société

Une petite analogie illustre le problème :
Quand vous achetez un marteau, vous payez une certaine somme d’argent. Vous payez le travail de celui qui l’a fabriqué, le bois, le métal qu’il a du acheter, le transport, le revendeur, mais vous ne payez pas pour le concept du marteau. Vous ne payez pas quelqu’un qui vous dirait : « Je revendique la paternité du concept du marteau et toute personne qui utiliserait un bout de bois attaché à un bout de métal pour enfoncer un autre objet doit me verser des droits ».

C’est pourtant ce qui se passe aujourd’hui avec les logiciels, avec les médicaments, avec des principes actifs de plantes (pourtant parfois utilisées par des peuples depuis toujours), mais aussi avec la musique que vous écoutez le matin à la radio et dont vous ne pouvez légalement pas fredonner l’air en public sans payer, votre émission télé, le film que vous êtes allés voir au cinéma. Rien de tout ça ne vous appartient.

Or, il s’agit d’une escroquerie intellectuelle, morale et financière. Chaque nouvelle idée est le fruit de toutes celles qui ont été faites par les humains qui nous ont précédé. Une chanson qui passe à la radio est le fruit de tout un patrimoine musical commun. La découverte d’un vaccin n’aurait pu se faire, si les humains de tous les continents n’avaient pas lentement, génération après génération, mis au point des méthodes scientifiques. Pourquoi tout à coup, une molécule, une mélodie, un procédé, un gêne, aussi complexes soient-ils, appartiendraient à quelqu’un et pas aux autres ?

L’humain et la nature ont toujours évolué grâce à la copie. Les cellules, l’ADN, la reproduction, la vie elle-même n’est que copie d’informations. L’enfant grandit en copiant les comportements, le langage. La copie, c’est l’intelligence.
Mais aujourd’hui, on veut nous vendre une culture qui n’est plus à nous, qu’on ne peut pas copier. « C’est promis, je n’aiderai personne, je ne partagerai pas ! », voilà ce qu’on nous demande.

Logiciels Libres et Libre pensée ou « libre » ... marché ?

Depuis une trentaine d’années, ce mouvement de privatisation de tout et de rien s’est accéléré de façon frénétique de sorte que bientôt, plus rien ne sera libre, ni les logiciels, ni les gens, ni les idées, ni la vie culturelle, ni la nourriture, ni l’eau potable, ni l’air respirable, rien si ce n’est le marché. L’auto-proclamé « libre marché » ne libère que lui-même ! Là où la libre pensée libère celui qui la pratique et le logiciel libre libère celui qui l’utilise.

Les logiciels libres incitent à la collaboration, autant à large qu’à petite échelle. Par conséquent, les organisations de développement, de commerce équitable, les écoles, maisons de jeunes et les citoyens responsabilisés devraient davantage se pencher sur la question de l’utilisation de ce type de matériel. L’enjeu consisterait pour eux à apprendre à maîtriser des médias mieux susceptibles d’épouser leurs objectifs et leurs positionnements idéologiques.

Concrètement, est ce compliqué de passer à Linux ?

Linux n’est pas plus compliqué que Windows, il est simplement légèrement différent. Pour un utilisateur débutant, la difficulté est la même. L’utilisateur habitué à Windows, lui, doit revoir certaines habitudes qu’il avait, ce qui peut être frustrant. Certaines choses simples qu’il faisait sous Windows sont un peu plus compliquées, il doit se familiariser avec les nouveaux outils qui vont remplacer ceux qu’il utilisait. Mais bien d’autres choses sont beaucoup plus simples sous Linux (antivirus automatique, discret et efficace, mise à jour automatique quotidienne des améliorations des logiciels, plus du 20.000 logiciels libres installables automatiquement en quelques clics, sans le moindre formulaire à remplir et tout ça gratuitement).
Ce changement de windows à Linux peut se faire sans grande difficulté, à condition d’être accompagné durant les premières heures de vol.
Une fois cette étape franchie, vous êtes libérés, comme vos logiciels.

Pierre Bochner

[1] Le terme "propriété intellectuelle" regroupe principalement deux aspects distincts, les copyrights ou droits d’auteur et les brevets (patents en anglais). Les droits d’auteur ont été créés, au départ, pour protéger les œuvres littéraires et l’art. Les lois sur les brevets ont, elles, été conçues, paradoxalement, pour encourager la publication d’idées. Ces lois profitent aujourd’hui essentiellement aux multinationales de la culture, de l’informatique, de la pharmacie et de l’agro-alimentaire.


Forum

  • Des logiciels libres pour des citoyens libres
    27 juin 2008, par JM Person
    Monsieur Bochner Poser l’opportunité d’une réforme de la "propriété intellectuelle" m’est a priori sympathique. Et les termes pour le faire tout autant. Je suis en outre d’avis que les rapports au sein de la société humaine sont, fondamentalement, bien plus de type "coopératifs" que sur le mode de "compétition" ou "concurrence". Mieux : la prétendue situation de compétition est souvent factice, et la réalité objective est bien la coopération. Sauf situation de conflit armé, bien sûr. Ce sont des réflexions de professionnel des télécommunications qui m’ont amené à cette façon de voir, que partagent apparemment quelques personnalités (D. Wolton p. ex.). Mais la notion de "propriété intellectuelle" adresse aussi d’autres aspects : le phénomène de la contrefaçon, ou autres formes de "piraterie",par exemple, ou le moyen de stimuler l’inventivité (ex. : les "boîtes à idées" dans les entreprises). Bref, par quoi remplacer les dispositions en vigueur pour répondre de façon satisfaisante aux exigences très diverses, voire contradictoires, dans une économie et une culture mondialisées ? Et puis ensuite comment "faire passer le message" aux décideurs, en l’occurence le "législateur", national ou supra national (UE , OMC, UNESCO, etc.) ? Car les forces conservatrices sont CO-LOS-SA-LES, et quelques échanges d’intellos via l’Internet ne sont pas pour les inquiéter ! Mais je suis prêt à prolonger le débat, d’autant que j’ai eu l’occasion d’expériences variées, à l’échelle modeste de mon horizon professionnel.
    • Des logiciels libres pour des citoyens libres
      17 juillet 2008, par Pierre Bochner

      Bonjour Mr Person, Merci beaucoup pour votre réaction. Tout à fait d’accord avec vous pour dire que le mode coopératif est le plus répandu, parce que fondamentalement humain. A tel point d’ailleurs que toutes les mesures pour empêcher le partage de fichiers par ordinateur ont échoué. Il est insensé de tenter d’empêcher de partager la connaissance, alors même que l’ordinateur, cette machine à copier, le permet à un coût devenu marginalement nul... à moins de totalement brider internet, par un cadre légal et technique, ce qui n’est pas exclu, mais rencontre quand-même une farouche opposition de la part des mouvements de défense des libertés.

      Je ne crois pas que le débat sur la propriété intellectuelle se limite à quelques échanges d’intellos. C’est d’ailleurs le propos de cet article, de montrer que le logiciel libre et les OS GNU/Linux ont, parallèlement à la critique, mis en place un modèle alternatif puissant, et avec succès. C’est très concret. Il y a des millions d’utilisateurs de Linux et lorsque vous naviguez sur internet, la majeure partie des pages Web que vous visitez sont hébergées par des serveurs Linux et des logiciels libres comme Apache. Dans le même temps, des artistes, eux aussi partagent leurs créations (musique, photographies, videos) sous des licences libres (GPL, creative communs). L’outil est là, il a fait ses preuves. Ces nouvelles licences garantissent que ces créations restent collectives.

      Eben Moglen (lien plus bas) dit ceci à propos de la licence GPL : « Elle crée un pot commun auquel chacun peut ajouter quelque chose mais duquel personne ne peut rien retirer. » Et tout cela, je pense que les forces conservatrices colossales dont vous parlez commencent à le craindre sérieusement.

      Il reste à convaincre le plus large public et pour cela, à bousculer les idées fausses très largement partagées sur ces questions. Nous sommes imbibés par cette culture du monde marchand qui proclame qu’à toute "création" humaine, correspond une valeur en argent. La grande majorité des musiciens, par exemple, pense fermement que le système des droits d’auteur les protège. Je crois simplement qu’on a un mal fou à s’imaginer un monde culturel sans ça, alors que pourtant, c’est le monde dans lequel on a vécu jusqu’à la révolution industrielle. Je pense qu’un environnement libéré des droit d’auteur serait nettement plus favorable aux acteurs culturels et d’ailleurs à tous, que le cadre culturel actuel.

      Mais la question est complexe et ce n’est pas un article, ni un débat qui pourraient épuiser le sujet. Elle touche à beaucoup d’aspects très spécialisés, technologies, droit, économie, histoire, morale. Ce n’est pas une raison pour la laisser aux seuls spécialistes. Il ne faut pas avoir fait 5 doctorats pour saisir intuitivement qu’une culture qui serait constituée d’un ensemble d’objets privés sur lesquels il faudrait payer des droits, ce n’est plus du tout de la Culture.

      Mon modeste but est donc simplement de susciter la réflection, par mes moyens (les logiciels libres), avec toutes les limites que ça peut comporter, sur les fausses évidences sur lesquelles, me semble t’il, sont fondées les différentes formes de la "propriété intellectuelle".

      Voici deux liens, l’un vers un manifeste, l’autre vers une conférence en vidéo sous-titrée en français. Il s’agit de l’avis éclairé d’Eben Moglen, aussi bien sur le logiciel libre, que sur les rapports de force sociaux et encore sur des réformes possibles de la propriété intellectuelle. Eben Moglen travaillait comme programmeur dès l’âge de 14 ans. Durant les années 70, il travaille pour IBM et Xerox. Puis il met de côté l’informatique pour se consacrer au droit. Il travaille alors comme juriste avec Richard Stallman, à rédiger les termes de la licence GPL, la première licence libre. Il est actuellement professeur de droit et d’histoire du droit à l’université de Columbia.

      Lien vers le manifeste du point-communiste (Eben Moglen - 2003) : http://www.gibello.com/publi/transl/dcm/dcm_fr.html

      Lien vers conférence (Eben Moglen - Vidéo - 1 heure -2006) : http://www.framablog.org/index.php/post/2008/06/12/eben-moglen-conference-a-ne-pas-rater


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